Conseil Oecuménique des Eglises
COMITÉ CENTRAL
Genève, Suisse
26 août - 3 septembre 2002
Document n°
PUB 3
Pour examen et décision
Déclaration sur l'Asie du Sud
La situation dans la région de l'Asie méridionale constitue une menace grave pour la paix mondiale. Deux puissances nucléaires, l'Inde et le Pakistan, restent perpétuellement dans une situation de confrontation militaire qui va en augmentant. Au cours des cinquante dernières années, cette région a été le théâtre de violences et de conflits entre les Etats et au sein de chacun d'eux. Elle abrite plus d'un milliard de personnes et offre un contraste entre deux mondes différents - d'un côté, une riche élite minoritaire, de l'autre, une majorité de gens pauvres, défavorisés et socialement marginalisés. Les sociétés de cette région sont déchirées par le nationalisme, l'ethnocentrisme et l'extrémisme religieux.
Les deux plus petits pays, Sri Lanka et le Bangladesh, sont également en crise. Le conflit ethnique à Sri Lanka a coûté cher en vies humaines et a virtuellement stoppé l'économie du pays. La signature, en février 2002, d'un accord de cessation des hostilités entre le gouvernement sri-lankais et les LTTE (Tigres de la libération de l'Eelam tamoul) offre des signes d'espoir. Cependant, depuis sa séparation d'avec le Pakistan en 1971, le Bangladesh reste incapable de dépasser la nature conflictuelle de sa vie politique. Des politiciens opportunistes et des interventions militaires à répétition ont pratiquement conduit le pays à la ruine. L'économie stagne, elle dépend entièrement d'une aide extérieure massive.
L'évolution de la situation après le 11 septembre a amené une fois de plus le Pakistan et l'Inde au bord d'un grave conflit. La guerre en Afghanistan et la présence des Etats-Unis dans la région ont ajouté une dimension nouvelle à une situation déjà tendue dans le sous-continent. Une fois encore, l'institution militaire pakistanaise se voit récompensée du soutien qu'elle apporte à la coalition antiterroriste conduite par les Etats-Unis. Pourtant, alors qu'il participe activement à la guerre contre les réseaux des talibans et d'Al-Qaida en Afghanistan, le gouvernement militaire reste assez tiède pour ce qui est de sa volonté politique de dissoudre, au Pakistan même, les groupes islamiques militants qui sont impliqués dans la Djihad au Cachemire.
En Asie du Sud, les sociétés sont empoisonnées par une corruption endémique et par des politiques conflictuelles aboutissant souvent à de graves et importantes atteintes aux droits de la personne vis-à-vis des partis politiques d'opposition. Dans un environnement de plus en plus marqué par l'intolérance, les minorités religieuses et la liberté de religion sont en butte aux attaques non seulement de la part des autorités mais aussi, bien souvent, de la part des communautés majoritaires.
Au total, dans la région, les Eglises et les chrétiens ne forment qu'une petite minorité. Le climat d'intolérance religieuse, qui va en augmentant, ainsi que le nationalisme menacent très sérieusement, pour eux comme pour d'autres minorités religieuses, leurs droits à manifester leur foi par le culte public et par la pratique. Les chrétiens se voient souvent imposer le silence, témoins souffrants de l'espérance en des temps troublés. Dans ces périodes critiques, la participation des chrétiens à la vie et à l'action de la communauté est le fruit de leur conception et de leur pratique dans la fidélité à la puissance de l'Evangile. Au milieu des ruines, de la violence et des conflits, les chrétiens et les Eglises se voient mis au défi d'être des messagers de paix et de promouvoir la guérison et la réconciliation.
1.
Le différend à propos du Cachemire et la confrontation entre l'Inde et le Pakistan
1.1 Le différend à propos du Cachemire reste un sujet permanent d'irritation pour l'Inde et le Pakistan. Depuis la partition du sous-continent en 1947, les deux pays voisins se sont fait trois guerres. Les millions d'hommes actuellement déployés de part et d'autre de la frontière pourraient bien conduire à l'ouverture d'hostilités, avec la perspective d'une guerre nucléaire qu'aucune des deux parties ne saurait se permettre.
1.2 Malgré les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU des années 1940 et 1950, et malgré l'accord de Simla en 1972, on se trouve actuellement dans une impasse et il est peu probables que les deux parties reviennent à la table des négociations en vue de rechercher un règlement à l'amiable du différend par le dialogue. La situation au Cachemire a empiré vers la fin des années 1980, lorsque l'Inde, au lieu d'écouter les doléances de la population du Cachemire et d'y répondre, a envoyé l'armée dans la vallée pour réprimer un soulèvement populaire. Depuis, la situation a continué à se détériorer sans que rien vienne indiquer un retour à la normale. Les incursions d'activistes islamiques qui, avec l'appui du Pakistan, viennent soutenir la lutte du peuple du Cachemire, ont encore aggravé une situation déjà très sérieuse.
1.3 Les peuples de l'Inde et du Pakistan ont payé très cher cette situation de perpétuel conflit armé entre les deux pays. Cela a entraîné une croissance constante des dépenses militaires. Et cet accroissement s'est fait aux dépens des soins de santé, de l'alimentation, de l'éducation, du logement et d'autres projets dans le secteur du développement humain, ajoutant encore aux souffrances de la population.
Le Comité central
affirme
que le différend sur le Cachemire doit trouver une solution en accord avec les vœux des peuples du Jammu et du Cachemire. Cette solution devrait se fonder sur les principes énoncés dans les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU des années 1940 et 1950, et s’inspirer l'esprit de l'accord de Simla de 1972 ;
répète
qu'il n'existe pas de solution militaire au différend sur le Cachemire et que les deux parties doivent revenir sans délai à la table des négociations ;
appelle
les gouvernements de l'Inde et du Pakistan à entreprendre des démarches immédiates en vue de rétablir et de normaliser leurs relations en prenant des mesures susceptibles de rétablir la confiance qui pourront ouvrir la voie à un dialogue politique ;
insiste
auprès du gouvernement indien pour qu'il autorise davantage l'accès à la vallée du Cachemire aux organisations non gouvernementales qui se préoccupent des droits de la personne; et auprès du gouvernement pakistanais pour qu'il cesse d'apporter son soutien aux groupes d'activistes islamiques impliqués dans le terrorisme frontalier ;
encourage
les Eglises membres du COE à manifester leur solidarité aux Eglises de l’Inde et du Pakistan et à les aider dans leur ministère de guérison et de réconciliation dans la région ;
invite instamment
les Eglises de l’Inde et du Pakistan à entreprendre les actions suivantes en vue de faciliter un processus de règlement amiable du différend sur le Cachemire:
sensibiliser les Eglises des deux pays à l'urgence d'une solution du différend sur le Cachemire;
encourager et soutenir les relations directes entre les populations de l'Inde et le Pakistan, afin d’améliorer la compréhension entre elles et de promouvoir la paix et la réconciliation dans la région;
organiser des veillées de prière, si possible dans un cadre interreligieux, pour servir la paix et la réconciliation entre les deux pays.
2.
La menace nucléaire
2.1 Les essais nucléaires réalisés en mai 1998 par l'Inde et le Pakistan ont pris la communauté internationale au dépourvu. Les tensions se sont accrues entre les deux pays, faisant apparaître des perspectives d'accélération de la course aux armements dans la région. Ces essais ont été condamnés dans le monde entier et, le 6 juin 1998, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté la résolution 1172, appelant les deux pays à s'abstenir de poursuivre leurs essais nucléaires. Cette résolution indiquait un certain nombre de lignes directrices destinées à entraîner les deux pays dans l'axe du système de non-prolifération.
2.2 Le sentiment mûrement réfléchi de la communauté
œcuménique est qu'il serait dangereux de se reposer sur l'hypothèse qu'il ne sera pas fait usage d'armes nucléaires en Asie du Sud. L'épisode de Kargil en 1999, et l'attentat du 13 décembre 2001 contre le Parlement indien ont montré qu'on évalue mal les changements de la situation dans le sous-continent depuis les essais nucléaires de mai 1998.
Le Comité central appelle les gouvernements de l'Inde et du Pakistan à :
démanteler
leurs arsenaux nucléaires et adhérer au Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) et au Traité d'interdiction complète des essais nucléaires (TICE) ;
soumettre
tous leurs programmes nucléaires civils à des mécanismes de sauvegarde reconnus au niveau international ;
coopérer
avec les autres Etats de la région en vue de mettre en place une zone sans armes nucléaires en Asie du Sud.
Le Comité central appelle aussi les deux gouvernements à mettre en œuvre immédiatement, dans l’intervalle, des mesures visant à réduire le risque d’attaques nucléaires délibérées ou involontaires, en décidant de :
s’engager ensemble
en faveur d’une politique de renonciation à la première frappe et officialiser cet engagement par un accord bilatéral ;
s’abstenir
de constituer des stocks de vecteurs ;
garantir
un contrôle politique civil central efficace des politiques et des équipements nucléaires ; et
étendre et élargir
l’accord existant interdisant toute attaque des installations nucléaires de l’autre partie.
Le Comité central appelle en outre les gouvernements de l’Inde et du Pakistan à :
mettre fin
à toute activité de recherche, de développement et de production d’armes ou de composantes d’armes nucléaires ; et
cesser
la production de matières fissiles et soutenir les négociations internationales en vue d’une interdiction mondiale de ce genre de production.
Par ailleurs, le Comité central appelle la communauté internationale à :
mettre fin
immédiatement à toute aide matérielle ou politique à l’Inde et au Pakistan dans le domaine du développement et de la production d’armes nucléaires et/ou de leurs vecteurs.
Le Comité central appelle ses Eglises membres en Asie du Sud à :
insister
auprès de leurs gouvernements afin qu’ils œuvrent à l’établissement d’une zone sans armes nucléaires en Asie du Sud ; et
entreprendre
des programmes de sensibilisation du public à l’abolition des armes nucléaires en Asie du Sud et dans le monde.
3.
Religion, politique et intolérance
3.1 L'Asie du Sud a été le foyer des principales religions du monde, islam, hindouisme, bouddhisme et christianisme. Pendant des siècles, les membres de ces religions ont vécu en paix et en harmonie. Il semble actuellement que cette situation soit en train de changer. Au cours des dix dernières années, la religion est apparue comme facteur important et parfois déterminant dans les conflits entre Etats. On s'en est servi pour faire avancer des intérêts et des objectifs politiques ou nationalistes étroits. L'intolérance religieuse s'est accrue partout dans le monde, les sociétés sud-asiatiques ne font pas exception.
3.2 L'apparition en Inde du BJP (le parti Bhartiya Janata) en tant que force importante sur la scène politique a sérieusement ébranlé les fondements laïques du pays. Au cours des quelques dernières années, chrétiens et musulmans ont fait l'objet d'attaques et leurs lieux de culte ont été incendiés. Les attentats contre la communauté Dalit ont également été en augmentation. En dépit de toutes les garanties constitutionnelles, les Dalits continuent de subir des affronts et des discriminations, non seulement de la part des autorités, mais également du fait de la majorité de la population. Au Pakistan, l'atmosphère d'intolérance religieuse, apparue au cours des onze années du régime militaire du général Zia, a beaucoup désécurisé les minorités chrétiennes, menacées dans leur vie et dans leurs biens. De nombreuses familles ont eu à souffrir de l'utilisation aveugle des lois sur le blasphème visant des chrétiens innocents. Des villages chrétiens et des églises ont fait l'objet d'attentats à l'instigation de groupes islamiques extrémistes. La situation a empiré à la suite de la guerre menée en Afghanistan par les Etats Unis. A Sri Lanka et au Bangladesh, des groupes bouddhistes et islamistes se sont souvent servis de la religion à des fins politiques pour inciter à la haine et à la violence à l'égard de minorités religieuses.
3.3 L'atmosphère d'intolérance religieuse croissante en Asie a fait beaucoup de victimes. Elle a sapé les bases multiculturelles, multireligieuses et pluralistes des sociétés de cette région. L'intolérance a stimulé une nouvelle vague d'idéologues qui, outre qu'ils déforment l'histoire, encouragent la violence entre communautés, ce qui crée des barrières de division et de haine entre les gens.
Le Comité central appelle les Eglises, y compris celles de cette région, à :
éveiller les consciences
à la propagation de l'extrémisme affectant de façon négative la plupart des religions - islam, hindouisme, christianisme, bouddhisme. Cette influence négative de la religion prend souvent naissance dans des groupes agissant par ignorance et obscurantisme de manière à imposer leurs conceptions particulières de la religion à la société;
encourager
et soutenir des projets d'éducation civique appuyant la tolérance, la paix et l'harmonie entre les communautés aux niveaux local, national et régional;
entrer
en dialogue avec des personnes d'autres religions et d'autres convictions au sujet des droits de la personne, de façon à édifier une culture de paix et à aborder des thèmes comme, par exemple, les droits des minorités et l'intolérance;
attirer
l'attention sur la situation des Dalits, conséquence des pratiques et de la politique de discrimination du gouvernement indien, et contribuer à la mise en œuvre de garanties constitutionnelles au moyen du recours au droit, de la conscientisation et d’une action de promotion aux niveaux national et international;
mobiliser
des appuis au niveau national et international pour que soient abrogées les lois sur le blasphème au Pakistan.
3. a)
Le conflit ethnique à Sri Lanka
Depuis qu'il a pris de l'ampleur en 1983, le conflit à Sri Lanka a fait plus de soixante mille victimes, des deux côtés de la ligne de séparation entre les ethnies. La guerre a ruiné l'économie du pays. Depuis plus de vingt ans, les gens, pour la plupart Tamouls, ont été soumis à des lois draconiennes. Torture, détention sans jugement, meurtres arbitraires et restrictions de la liberté de la presse sont des pratiques habituelles de la part de l'Etat. Les LTTE (Tigres de libération de l'Eelam tamoul) ont imposé des conditions très strictes dans les territoires qu'ils contrôlent, où l'extorsion, les exécutions sommaires et le recrutement forcé à des fins de guerre, notamment des enfants, constituent des pratiques courantes.
L'escalade du conflit au cours des années 1980 et 1990 a entraîné un exode massif de réfugiés tamouls vers l'Inde, l'Europe de l'Ouest, l'Amérique du Nord et l'Australie. En outre, un grand nombre de personnes vivant au nord et à l'est de l'île ont été déplacées à l'intérieur du pays. Plusieurs tentatives d'intervention en vue d'un accord de paix entre le gouvernement sri-lankais et les LTTE ont été entreprises, sans grand succès. Toutefois, la situation s'est modifiée de façon imprévue en février 2002, lorsque les Norvégiens ont arrangé un mémorandum d'entente entre le gouvernement et les LTTE en vue de cesser les hostilités pendant la durée des pourparlers de paix prévus à Bangkok.
Le Comité central
accueille avec satisfaction
le mémorandum d'entente auquel sont parvenus le gouvernement de Sri Lanka et les Tigres de libération de l'Eelam tamoul ;
prie instamment
la communauté œcuménique
d'accompagner
les Eglises sœurs de Sri Lanka dans leur chemin vers la paix ;
d’assurer de ses prières, de ses encouragements et de son soutien solidaire
le Conseil national des Eglises de Sri Lanka et le Conseil des Eglises de Norvège dans leurs efforts communs pour sensibiliser les esprits et pour réunir des appuis en faveur du processus de paix ;
de mobiliser
des appuis, au niveau national et au niveau international, en faveur du processus de paix à Sri Lanka ;
de fournir
des ressources humaines et matérielles pour la réconciliation et la reconstruction de Sri Lanka.
3. b)
Le Bangladesh et les minorités religieuses
Pas plus que le Pakistan, dont il est issu, le Bangladesh, après une trentaine d'années d'indépendance, n'a réussi à développer un cadre constitutionnel viable de système de gouvernement démocratique. Le pays a subi de fréquents changements de gouvernement et des coups d'Etat militaires sanglants. Son principe fondateur, le "nationalisme bengali laïque", s'est effondré et le pays est actuellement pris entre les affres de partis politiques islamiques de droite destructeurs et un mélange hétéroclite de politiciens opportunistes. L’absence de culture politique parlementaire a ouvert la voie à la politique dévastatrice de la rue. Il est très urgent d'édifier une culture de tolérance et de paix dans ce pays.
Le Comité central appelle les Eglises à :
suivre de près
la situation des minorités religieuses au Bangladesh et apporter un soutien pastoral et solidaire aux Eglises et aux chrétiens de ce pays ;
fournir
aux Eglises du Bangladesh les ressources humaines et matérielles leur permettant d'amorcer une coopération interreligieuse et un dialogue favorisant la tolérance, ainsi que d'édifier une culture de paix.
(Recommandé par la Commission des relations internationales le 6 juin 2002)
Annexe
La région de l’Asie du Sud
Contexte historique
Le 20
ème
siècle a été le témoin, en Asie du Sud, de changements dramatiques dont les implications sont importantes. La région est passée par l'Empire pour accéder à l'indépendance, elle est passée de l'impérialisme au nationalisme, de l'autocratie à la démocratie, pour, dans certains pays, revenir à la case départ. Parmi ces changements, beaucoup tenaient davantage à la forme qu'à la substance. Sous l'habit de démocratie parlementaire subsiste une culture de violence, d'affrontement et de conflit: entre les Etats et au sein de chacun d'eux; entre castes et communautés; entre religions différentes, et même entre sectes d'une même religion. Les contradictions confondent l'imagination. Des sociétés en grande partie illettrées, qui parviennent à peine à survivre dans un état d'agriculture à moitié féodale et d'entreprise néocapitaliste, se voient amenées à pratiquer un processus électoral de suffrage pour les adultes, et entraînées vers la mondialisation de la culture et de l'économie. Des politiciens corrompus disposant de maigres ressources sont appelés à combler les attentes croissantes d'une population en augmentation constante. Il n'est donc pas surprenant que les sociétés d’Asie du Sud offrent l'image de deux mondes différents - celui d'une élite minoritaire et d'une majorité socialement marginalisée.
Emergence de l'Inde et du Pakistan
La première guerre mondiale a déclenché le lent processus conduisant à la mort de l'impérialisme et elle fut l'instrument qui a permis que se lève l'étendard de la révolte affectant l'Empire britannique. Le sacrifice des Indiens sur les champs de bataille européens exigeait une réponse politique. Le massacre de Jallianwala Bagh galvanisa les classes politiques du sous-continent et le mouvement Khilafat amena les masses musulmanes au même niveau. Gandhi saisit l'occasion pour accroître la pression sur le gouvernement britannique en prenant en main le parti du Congrès et en en faisant une organisation de masse. Les Britanniques firent en hâte les réformes de 1920. C'était trop peu et trop tard. Entre temps, les nationalistes étaient résolus à obtenir davantage - en premier lieu, l'égalité avec les autres dominions, puis l'indépendance. Ils exigeaient pour l'Inde ce qui avait été accordé en Grande-Bretagne. La formation de Gandhi au « Inner Temple » et celle de Jinnah à « Lincoln's Inn »
1 N.d.l.t. : Il s
’agit de deux des quatre anciennes Ecoles de droit (« Inns of Court ») de Londres (« Inner Temple », « Middle Temple », « Lincoln’s Inn », « Gray’s Inn »), qui confèrent le droit d’être avocat et d’accéder à la magistrature supérieure
1 firent de ces deux hommes les puissants champions de la cause du nationalisme et de la démocratie. Cependant, vers la fin des années 1920, il devenait difficile de donner une définition du nouveau nationalisme indien. Au début, on le définissait en termes de coalition de communautés - hindous, musulmans, sikhs, bouddhistes et chrétiens représentant la diversité des cultures présentes dans le sous continent . Les Britanniques, fidèles à leur politique du 'diviser pour régner', ont cherché à évacuer la tendance centripète vers le nationalisme en encourageant le provincialisme et en faisant d'autres concessions aux musulmans et aux sikhs. Avec pour résultat que ce processus de décentralisation politique s'est révélé être source d'extrême discorde. Les musulmans ont refusé d'accepter le Congrès comme remplaçant l'autorité britannique. Ils ont exigé la reconnaissance du Pakistan. A l'origine, cette demande ne concernait pas une séparation : il s'agissait de reconnaître une entité musulmane au sein de l'ordre politique qui était en train de naître. Jusqu'en 1946, Jinnah était disposé à accepter le plan du ministère, proposant une fédération assez souple et une très grande autonomie pour les musulmans du nord-ouest et du nord-est. C'est le Congrès national indien qui, parce qu'il visait les pouvoirs du gouvernement impérial de Delhi, a rejeté ce qui eût constitué l'option idéale pour l'avenir des peuples du sous-continent.
Et précisément, au moment où les Britanniques décidèrent de se retirer de l'Inde, il se produisit une vacance du pouvoir au centre et l'exercice consistant à transférer les responsabilités se transforma en un traumatisme fait de bain de sang et de violence, dont les effets continuent d'influencer encore aujourd'hui les relations entre les deux Etats successeurs, le Pakistan et l'Inde. Depuis la partition du sous-continent en 1947, ces deux Etats nouvellement indépendants ont continué de s'affronter militairement de part et d'autres de frontières tracées à la hâte. Les leaders de l'Inde et du Pakistan, pays nés dans l'hostilité, ont défini le nationalisme à partir de leurs propres perspectives étroites et ils ont abouti à des structures étatiques ultra-centralisées qui continuent d'être source de tension entre les peuples de cette région au sein des deux Etats.
Bangladesh
L'histoire de la lutte et du sacrifice des musulmans du Bengale par rapport au gouvernement colonial commence vers la fin du 19
ème
siècle lorsque, avec les musulmans d'autres régions du sous-continent, ils se sont perçus eux-mêmes comme communauté défavorisée et marginalisée. Le souhait commun de tous les musulmans à cette époque n'était pas de se séparer, mais de s'affirmer face à une communauté hindoue en progression. Dans tout le mouvement en faveur du Pakistan, l'objectif des musulmans bengalis était de trouver un lieu à eux dans lequel ils pourraient vaquer à leurs affaires sans être gênés par la concurrence des hindous. Pour justifier l'exigence d'un état musulman séparé, la Ligue musulmane, qui était le principal parti politique de cette communauté, exposait ce qu'on a présenté comme la théorie "
des deux nations
". Selon cette théorie, les musulmans du sous-continent constituaient une entité à part et l'islam en était le lien. Pourtant, l'expérience qui a suivi, pour les musulmans bengalis, dans le cadre du Pakistan (1947-1971) a montré que le Pakistan ne symbolisait qu'une modification structurelle superficielle. L'émancipation économique et le partage du pouvoir politique du peuple de ce qui était alors le Pakistan oriental en sont restés au stade du rêve non réalisé. La déception qui a suivi a encore été aggravée par les politiques injustes du gouvernement central du Pakistan, appuyé par la classe militaire, bureaucratique et féodale du Pendjab. Le refus de leurs droits civils, politiques et économiques a contraint les habitants du Pakistan oriental à recourir à une action de non coopération qui a pris de l'ampleur après les élections de 1970, gagnées à une écrasante majorité par la Ligue Awami. Les leaders du Pakistan occidental refusèrent d'admettre la place prépondérant de la Ligue et de lui confier les rênes du gouvernement central. Des pourparlers eurent lieu entre responsables des deux Pakistans en vue de résoudre la crise, mais en vain. Dans la nuit du 25 mars, l'armée pakistanaise lança une offensive militaire de grande envergure contre la Pakistan oriental qui, avec l'aide des forces armées indiennes, lui rendit largement la pareille au cours d'une guerre de libération qui dura neuf mois. Le 16 décembre 1971, les forces pakistanaises rendirent les armes devant les Indiens, et le Bangladesh vit le jour.
Sri Lanka
La République de Sri Lanka, ou Ceylan comme on l'appelait jusqu'en 1972, est constitué de deux groupes ethniques principaux, les Cinghalais qui représentent 72% de la population, et les Tamouls, 21%. Les Cinghalais sont en majorité bouddhistes, les Tamouls hindous. On trouve des chrétiens dans les deux communautés. Au cours de la première période d'occupation coloniale (par les Portugais, de 1505 à 1656, puis par les Hollandais, de 1656 à 1796), les deux communautés constituaient deux royaumes distincts. Les Britanniques, vainqueurs des Hollandais, acquirent séparément les deux royaumes. Ils administrèrent les Tamouls depuis Madras mais, en 1933, pour des raisons de commodité administrative, ils réunirent les deux royaumes en une seule entité et gouvernèrent depuis Colombo. Selon des analystes politiques, ce sont les actions des Britanniques qui semèrent les graines du conflit ethnique actuel. Ils n'ont fait aucun effort sérieux pour intégrer les deux communautés. Au 19
ème
siècle, pour entretenir les plantations de café, de thé et d'hévéas qu'ils venaient de développer, ils ont recruté de nombreux travailleurs immigrés venus de Tamil Nadu et ils les ont installés dans les hautes terres en qualité de travailleurs sous contrat.
En 1931, les réformes Donoughmore introduisirent le suffrage universel à Ceylan. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le suffrage universel des adultes a donné aux masses silencieuses et illettrées du pays l'occasion de prendre part à la politique nationale et cela a également créé les conditions de l'ethnicisation de la représentation politique. Afin de réunir des appuis, les élites politiques cinghalaises et tamoules ont fait appel aux intérêts particuliers de chaque communauté, faisant ainsi de l'identité communautaire une partie intégrante du combat politique démocratique. Contrairement à ce qui s'est produit pour l'Inde et le Pakistan, Sri Lanka n'a pas connu de mouvement indépendantiste national reposant sur les masses. Il n'y eut que la gauche pour mettre en avant un programme radical de lutte anti-impérialiste, mais l'impact sur la politique des masses n'en a pas été assez puissant pour donner naissance à un mouvement anticolonialiste. En 1948, alors que le gouvernement impérial était sur le point d'abandonner une Inde ingouvernable et en pleine confusion, Ceylan obtint son indépendance politique le 4 février. En comparaison avec la lutte pour l'indépendance en Inde et au Pakistan, l'indépendance de Ceylan était une espèce de cadeau, obtenu sans effusion de sang.
Tensions et conflits entre l’Inde et le Pakistan
Cachemire
L'héritage de la partition du sous-continent a laissé de profondes cicatrices psychologiques dans les relations indo-pakistanaises. Plus de deux millions de personnes sont mortes à la suite de l'indépendance, lorsque les musulmans sont partis au Pakistan et les hindous en Inde. Depuis lors, les deux pays voisins se sont affrontés au cours de deux conflits importants et ils continuent de survivre dans un état de confrontation militaire perpétuelle dont le coût pèse lourd sur les habitants. Jusqu'à ce jour, en dépit du fait que les générations ont changé, le spectre de la désintégration sociale et territoriale demeure, pour l'un et l'autre pays.
L'héritage le plus tragique de cette partition est sans doute le différend à propos du Cachemire. C'est une plaie purulente au cœur du sous-continent. L'Etat de Jammu et Cachemire était l'un des 562 Etats princiers constituant environ un tiers de l'Empire britannique des Indes. Le principe appliqué pour la partition de l'Inde britannique (les Etats à majorité non musulmane rejoignent l'Inde, ceux à majorité musulmane rejoignent le Pakistan) s'appliquait également aux Etats princiers. Le 14 août 1947, tous les Etats princiers sauf trois (Junagadh, Haiderabad et Cachemire) avaient rejoint soit l'Inde, soit le Pakistan. Sur ces trois Etats, Junagadh, qui était dirigé par un musulman, se joignit au Pakistan, mais l'Inde l'occupa par la force sous prétexte que la majorité de la population était hindoue. Le dirigeant musulman de Haiderabad souhaitait un statut spécial pour son Etat, mais l'Inde vint également l'occuper sous prétexte que la population était en grande partie hindoue. Pour ce qui est du Cachemire, bien que l'Inde ait revendiqué toutes les zones à majorité hindoue pour le motif que la partition s'effectuait en fonction de critères communautaires, elle refusa cette fois au Pakistan le droit au Cachemire musulman en raison de l'adhésion de son souverain qui était hindou. Des membres des tribus du Pakistan du Nord, avec l'aide de l'armée pakistanaise, envahirent le Jammu et le Cachemire en 1948 pour libérer leurs compatriotes musulmans. Il en résulta un conflit et des hostilités ouvertes entre les deux dominions. L'armée indienne empêcha les "tribus" de prendre la capitale, Srinagar, laissant au Pakistan le contrôle d'une zone d'environ 30.503 km² qu'on appelle le Cachemire "Azad" (c'est à dire "libre"), le territoire sous contrôle indien étant appelé Cachemire "occupé". L'Inde comme le Pakistan continuent de revendiquer la totalité de cet Etat.
Le 1
er
janvier 1948, l'Inde, qui était alors dirigée par Jawarhlal Nehru, déposa une plainte officielle contre le Pakistan auprès du Conseil de sécurité des Nations Unies. Cette plainte fut enregistrée selon la section 35 du chapitre VI de la Charte concernant les "règlements spécifiques de différends", et non selon le chapitre VII traitant des actes d'agression. Le Conseil de sécurité constitua une commission de cinq personnes appelée Commission des Nations Unies sur l'Inde et le Pakistan (UNCIP). Avant que cette commission ait pu se rendre au Cachemire en 1948, la guerre éclata en avril entre l'Inde et le Pakistan. Après avoir consulté les deux parties, la Commission fit adopter une résolution, le 13 août 1948, appelant les adversaires à décréter un cessez-le-feu et à déclarer que le statut futur du Cachemire serait décidé par ses habitants. Le 5 janvier 1949, à la suite d'autres négociations entre les parties, le Conseil de sécurité des Nations Unies adopta une résolution de cessez-le-feu. Sur l'ordre du jour de l'ONU, le Cachemire reste un territoire contesté. En Inde, l'Etat de Jammu et Cachemire conserve un statut spécial au sein de l'Union. Il a sa propre constitution qui affirme l'intégrité du territoire de l'Etat au sein de la République indienne. Selon la constitution de l'Etat de Jammu et Cachemire, le gouvernement est nommé par le président indien. Le Premier ministre et le Conseil des ministres disposent des pouvoirs exécutifs. Le gouvernement indien dispose des pouvoirs législatifs directs en matière de défense, d'affaires étrangères et de communication.
Poursuite des affrontements militaires
A peine plus de dix ans après l'indépendance, en octobre 1958, le Pakistan connut son premier coup d'Etat militaire, lorsque le général Ayoub Khan écarta le gouvernement civil. Les militaires étant au pouvoir, les tensions s'accrurent entre les deux pays voisins, chacun ressentant des menaces de la part de l'autre, ce qui bloqua le dialogue politique, lorsque l'Inde déclina l'offre pakistanaise d'un pacte mutuel de défense à la fin des années 1950. La méfiance de l'Inde s'accrut à la suite du conflit avec le Pakistan en 1965. En avril 1965, l'armée pakistanaise testa prudemment la défense indienne qui avait subi un important revers lors d'incidents de frontière avec la Chine en 1962. Pressentant que le moral de l'Inde était bas, le général Ayoub Khan lança "l'opération Gibraltar", tristement célèbre, qui était destinée à prendre de force le Cachemire. Cela aboutit à une impasse de plus qui ne parvint pas à modifier le tracé de la ligne de cessez-le-feu existante. Les craintes du Pakistan de voir l'Inde s'apprêter à le détruire furent renforcées par la perte du Pakistan oriental en 1971. Après les élections générales de 1970, gagnées par la Ligue Awami (qui avait obtenu la majorité au Pakistan oriental), les relations entre les deux parties du Pakistan se dégradèrent sérieusement. Il y eut lutte de pouvoir entre, d'une part, l'armée et le Parti du peuple pakistananais (qui avait la majorité des sièges au Pakistan occidental), et, d'autre part, la Ligue Awami, à propos de la question du contrôle du gouvernement central. Les militaires étaient peu disposés à transmettre le pouvoir à la Ligue Awami, qui avait la majorité des sièges à l'Assemblée nationale. Au lieu de cela, ils eurent recours à l'intervention militaire, ce qui provoqua un soulèvement armé dans la partie orientale du pays. En septembre 1971, l'Inde, profitant de la situation, intensifia son soutien clandestin aux rebelles bengalis. En décembre 1971, l'armée indienne lança une offensive militaire de grande envergure pour libérer le Pakistan oriental. En réponse, les responsables du Pakistan occidental décidèrent de procéder de façon préventive à des raids aériens contre des aérodromes indiens à l'ouest. Le 17 décembre, à la suite de la chute de Dacca, l'Inde déclara un cessez-le-feu unilatéral, mais à ce moment-là elle avait déjà réalisé des gains territoriaux sur la ligne de cessez-le-feu au Cachemire ainsi qu'au Sind et au Pendjab. Le résultat de la guerre de 1971 fut le démembrement du Pakistan et l'établissement sans conteste de la supériorité indienne comme puissance de première importance dans la région. Elle a également discrédité la "théorie des deux nations" selon laquelle la religion pouvait servir de fondement à un nationalisme durable. Durant l'été de 1972, à Simla, où les représentants des deux pays se sont rencontrés, l'Inde réussit à négocier ses gains territoriaux du Sind et du Pendjab contre une rectification de l'ancienne ligne de cessez-le-feu de l'ONU transformée en une nouvelle ligne de contrôle au Cachemire (Accord de Simla, annexe B). La position dominante de l'Inde s'en trouva accrue. L'accord de Simla entraîna la reconnaissance officielle du Bangladesh en 1974 et le retour des prisonniers de guerre détenus au Pakistan oriental. Alors que l'Inde utilisait la victoire de 1971 pour régler en sa faveur l'organisation de la région et pour établir le cadre des futures relations indo-pakistanaises, le Pakistan battu militairement attendait son heure et, dans les coulisses, faisait des projets pour rendre les coups et se venger de son humiliation.
D'après les gouvernements pakistanais successifs, le Cachemire reste "la question en suspens de la partition". Après la signature de l'accord de Simla en 1972, le Pakistan a régulièrement tenté d'internationaliser la question en rappelant les résolutions de l'ONU des années 1940, notamment la résolution 47 de 1948 adoptée le 21 avril par le Conseil de sécurité (annexe A) réclamant un plébiscite au Cachemire. La situation qui n'avait jamais été bien stabilisée au Cachemire a empiré vers la fin des années 1980 en raison de la façon dont l'Inde négligeait en permanence les doléances de la population. Ce qui a provoqué un soulèvement en masse. Au lieu de répondre aux réclamations des habitants dans un esprit de conciliation et de règlement politique, l'Inde eut recours à la force pour réprimer le soulèvement et traiter la question comme une affaire d'ordre public. Les atteintes aux droits de la personne commises par les forces indiennes de sécurité à l'encontre de civils innocents ont encore davantage aliéné la population. L'armée indienne a poursuivi ses opérations dans le cadre de la loi sur les zones de troubles au Jammu et Cachemire et des pouvoirs spéciaux des forces armées (Jammu et Cachemire), en menant des actions de recherche, en isolant par des cordons de police des quartiers et des villages musulmans, en arrêtant des jeunes gens, des membres de leurs familles, en procédant à des exécutions sommaires de personnes soupçonnées d'activisme. Cette répression a ravivé le soulèvement dans la vallée. Malgré ses dénégations, le Pakistan a profité de la situation pour faciliter l'entrée dans la vallée de militants islamistes qui se livraient à la guérilla pour appuyer la lutte de libération du peuple du Cachemire. L'armée pakistanaise ne cachait pas son intention de tenir l'Inde engagée dans un conflit "de basse intensité" de manière à l'épuiser lentement mais sûrement.
Ambitions nucléaires dans le sous-continent
Dans le sous-continent, on a tendance à identifier capacité militaire et puissance. Ce n'est pas sans avoir d'importantes conséquences dans la région. Autre facteur contribuant à ce manque de stabilité, le refus constant du Pakistan d'admettre la suprématie de l'Inde et sa position de leader. Il en est résulté d'énormes dépenses militaires des deux côtés, représentant un grand coût social pour les populations. Depuis 1974, époque à laquelle l'Inde a procédé à son premier essai nucléaire, la course aux armements conventionnels entre les deux pays a couru le risque de devenir nucléaire, avec le déploiement de dispositifs nucléaires et la prolifération constante de toujours plus de systèmes d'armes nucléaires. De 1980 à 1999 le budget militaire de l'Inde a augmenté de 250%. En 1987, l'Inde était l'un des plus gros importateurs d'armes au monde. Mais en termes de PNB et de dépenses par habitant, le Pakistan avait le plus haut niveau de dépenses militaires, ainsi que, du côté des Etats-Unis, de tarifs préférentiels et de prêts à taux réduit. Il y eut une courte exception, entre 1998 et 2001, au cours de laquelle le flot de l'aide militaire a été stoppé. Les Etats-Unis imposaient des sanctions en raison du programme nucléaire du pays.
Depuis le début des années 1970, le jeu de devinette nucléaire entre Inde et Pakistan (oui, on l'a / non, on ne l'a pas) a été asymétrique, assez curieusement, malgré des doctrine de sécurité identiques. Il fallait au Pakistan un dispositif nucléaire de façon à endiguer le programme de modernisation militaire de l'Inde. L'élite politique indienne voulait la bombe, non pas forcément pour intimider le Pakistan, encore que cela ait pu aussi être le cas, mais plutôt comme préventif contre la Chine, et aussi pour souligner le souhait de l'Inde de se voir reconnue comme grande puissance par la communauté internationale. Cela coïncide avec l'ambition indienne de devenir membre du Conseil de sécurité si celui-ci venait à être élargi. L'Inde estime que le fait d'être une puissance nucléaire lui donnerait le droit de faire partie de ce club élitiste et exclusif, le Conseil de sécurité de l'ONU, qui s'intéresse particulièrement à la gestion des affaires du globe.
Les essais nucléaires de 1998, effectués par l'Inde et par le Pakistan, ont fait monter les tensions et fait apparaître la perspective d'une accélération de la course aux armements. Ils ont présenté un risque sérieux en ce qui concerne la pauvreté chronique dans cette région du fait de la diminution de la confiance chez les investisseurs, de l'augmentation des dépenses militaires et du ralentissement de la croissance économique. Ces essais ont immédiatement suscité la condamnation dans le monde entier, de la part de 152 Etats et de tout un flot d'organisations internationales - le G8 (les huit nations les plus industrialisées), l'Union européenne, l'Organisation des Etats américains, le Conseil de coopération du Golfe, l'Organisation de la conférence islamique et le Conseil des ministres des pays nordiques. Le Forum régional de l'ASEAN (Association des nations du Sud-Est asiatique) a lui aussi publié un communiqué critiquant ces essais. Le 4 juin, les ministres des affaires étrangères des cinq pays membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, sous la présidence de la Chine, ont fait part de leur condamnation des essais au nom de la communauté internationale.
La résolution 1172 du Conseil de sécurité, adoptée le 6 juin 1998, demandait à l'Inde et au Pakistan de s'abstenir de procéder à d'autres essais nucléaires. Elle exposait toute une série de lignes directrices visant à rétablir la stabilité et à amener ces deux pays à rejoindre l'axe de la non-prolifération. Ils y étaient incités à renouer le dialogue, et mention était faite du Cachemire en tant que cause première de la tension entre les deux pays voisins. On leur demandait d'arrêter sans délai le développement d'armes nucléaires; de cesser la production de matériau fissile pour armes nucléaires et de prendre part à des négociations en vue d'un traité d'interdiction de ce type de production; de s'abstenir de fabriquer des armes nucléaires et d'adhérer au Traité de non-prolifération (TNP) et au Traité d'interdiction complète des essais nucléaires (TICE). La résolution excluait la reconnaissance des prétentions de l'Inde et du Pakistan à être des Etats à armement nucléaire, étant donné cela aurait été incompatible avec le TNP.
Pour souligner leur préoccupation, environ quatorze pays adoptèrent des mesures concrètes afin de bien faire entendre leur désapprobation. Le 16 juin, les Etats-Unis annoncèrent toute une série de sanctions placées sur la base de l'amendement Glenn à la loi sur le contrôle de l'exportation d'armes. Et le Japon, principal fournisseur de l'aide au sous-continent, s'empressa de suspendre toute aide nouvelle aux deux pays sur son vaste programme d'assistance. Etant donné les difficultés liées aux sanctions économiques, quelques pays préférèrent annuler ou différer des contrats et notamment des relations de défense, comme les visites d'officiers supérieurs, la participation aux cours des écoles militaires, à des séances d'entraînement ou à des manœuvres communes.
Tendances actuelles en Inde et au Pakistan - mélange de religion et de politique
A l'orée du 21
ème
siècle, l'Asie du Sud connaît une modification radicale dans le domaine politique. Les responsables libéraux, éduqués à l'occidentale, qui avaient été à l'avant-garde de la lutte pour l'indépendance ont été, dans la plupart des cas, remplacés par un groupe de responsables plus corrompus, pseudo-fondamentalistes et intolérants, dont le point commun est le rejet catégorique des valeurs occidentales. Au Pakistan, l'extrémisme islamiste qui a été cultivé et qui a mûri au cours des 11 années de la dictature militaire de Zia Ul Haq a donné naissance à une espèce d'obscurantisme médiéval qui a fini par dissimuler la corruption et les compromis d'élites militaires et politiques discréditées. L'une des évolutions assez dangereuses de cette période, qui aura des implications à long terme, est l'ouverture de 'madrassah', qui ont proliféré le long de la frontière afghane pendant la guerre d'Afghanistan. Ces écoles coraniques, créées grâce à l'argent saoudien, sont des pépinières de militants islamistes, utilisés à l'origine pour lutter contre les infidèles russes en Afghanistan. Plus tard, elles se sont orientées vers la Djihad au Cachemire, sous le patronage et la direction de l'armée pakistanaise. Selon Hafiz Muhammad Sayed, chef du Lashkar-e-Toiba
"tout militant entrant au Cachemire occupé par les Indiens y va avec l'intention de ne jamais revenir. Des milliers de jeunes musulmans adoptent de cette façon les enseignements du 'martyre' pour mourir à la gloire de l'islam".
Autre facteur ayant contribué à la fin de la croissance d'activités politiques saines dans le pays, le rôle de l'armée. Depuis que le général Ayoub Khan a pris le pouvoir en 1958, le Pakistan a connu une histoire mouvementée, faite d'interventions militaires, ce qui a virtuellement détruit toute institution démocratique dans le pays, institution judiciaire, législative, presse libre, partis politiques, etc. Afin de donner un caractère légal à leur pouvoir, les militaires ont cherché le soutien des partis religieux, comme le Jamaat-e-Islami, sur lesquels ils s'appuient. Cette alliance politique contre nature a fait naître une atmosphère d'intolérance religieuse qui a vu commettre des attentats contre des lieux de culte et la persécution de minorités religieuses, notamment les chrétiens, au nom de la loi sur le blasphème. L'intolérance religieuse a également nourri des conflits et des violences sectaires entre sunnites et chiites, ce qui a coûté la vie à de nombreuses personnes.
Pour ne pas être en reste dans cette course à l'intolérance religieuse, l'Inde a vu elle aussi, ces dernières années, un accroissement de sa variété propre d'extrémisme hindou, représenté par le VHP (Vishwa Hindu Parshad), le Bajrang Dal et le nombre croissant de politiciens "hindutva". Lors de la fondation du VHP en 1964, le premier leader du parti, Shiv Shankar Apte, affirmait:
"l'objectif déclaré du christianisme est de transformer le monde entier en chrétienté - tout comme celui de l'islam est de faire le Pakistan islamique."
Et il poursuivait
: "En outre, une troisième religion est apparue, le communisme… et ces trois-là considèrent la société hindoue comme une nourriture très fine et très riche dont ils vont se repaître et s'engraisser. Il est donc nécessaire, à notre époque de concurrence et de conflit, de penser à organiser le monde hindou pour qu'il échappe aux regards mauvais des trois."
La pensée des extrémistes hindous n'a jamais été mise en avant, elle est restée en sommeil, du fait de la politique nettement laïque de l'Inde. Voici que cela commence à changer. L'arrivée au pouvoir du BJP (Parti Bharatiya Janata) a ravivé le démon du communalisme. Les politiques nationalistes hindoues adoptées par le BJP au pouvoir et par les organisations qui en dépendent, comme le VHP, ont sapé l'engagement traditionnel du pays envers la démocratie laïque. La stratégie du BJP, consistant à rechercher agressivement le "vote hindou", a coïncidé avec le fait que le VHP était à l'avant-garde du militantisme hindouiste à la suite des conversions de Dalits à l'islam au Meenakshipuram, de l'affaire Shah Bano et de l’importance croissante prise par le mouvement séparatiste sikh dans les années 1980.
La tendance des politiciens indiens et pakistanais à se servir de symboles et d'expressions religieuses pour manipuler les gens en vue d'avantages politiques limités a nourri une violence religieuse et régionaliste endémique qui menace de briser les sociétés de part et d'autre de la ligne de partage géographique.
Corruption
La corruption est endémique, tant en Inde qu'au Pakistan. Elle est répandue partout, elle a pénétré la quasi-totalité des secteurs de la société. Alors que des millions de personnes vivent sans un seul repas correct par jour et ne savent pas où dormir, on voit aussi un étalage révoltant de richesses généralement mal acquises. En Inde, les gouvernements de l'ancien Premier ministre Narasimha Rao et de l'ex-actrice Jayalalita, qui était aussi la puissante Première ministre du Tamil Nadu, sont tombés pour cause de corruption. Au Pakistan, les ex-premiers ministres Benazir Bhutto et Nawaz Sharif ont été également renvoyés à la suite d'accusations de corruption. Le service de la comptabilité nationale de l'actuel gouvernement militaire a enregistré des quantités de plaintes à l'encontre ces deux responsables, en recouvrement de richesse indûment acquise. En Inde comme au Pakistan, des millions de roupies sont injectés chaque années dans la poche de fonctionnaires du gouvernement comme dans celle de responsables militaires et politiques. Selon "Transparency International", une ONG située à Berlin, ces deux pays font partie des dix nations les plus corrompues dans le monde.
Droits de la personne
Les atteintes aux droits de la personne ont augmenté au fil des ans, en Inde et au Pakistan. En Inde, toutefois, la présence d'un système judiciaire relativement indépendant et d'une presse libre change les choses de façon appréciable. Le harcèlement et les brutalités quotidiennes par la police constituent la source principale des atteintes aux droits de la population. Ceci vaut particulièrement pour les zones rurales, là où le système féodal est une loi en soi et où même le travail et la vie des défenseurs des droits de la personne sont bien souvent menacés par de puissants groupes de la société opérant de connivence avec les institutions chargées d'appliquer la loi. L'oppression des Dalits existe en Inde depuis trois millénaires. Ils subissent la ségrégation dans toutes les sphères de la vie sociale: lieux de culte, éducation, logement et propriété des terres, usage des puits communautaires, des routes, des bus. Considérés comme intouchables par la caste supérieure, les Dalits sont contraints d'exercer des travaux serviles et dégradants. La violence et les conflits relatifs au système des castes, malgré les garanties constitutionnelles d'égalité, continuent d'empoisonner et de diviser la société dans des régions comme le Bihar. Les violences et les attentats religieux contre chrétiens et musulmans ont également augmenté de façon notable depuis l'arrivée au pouvoir du BJP en 1998. Au cours des deux dernières années, il y a eu davantage d'attentats dirigés contre des édifices, des institutions et des ministres d'Eglises chrétiennes.
Au Pakistan, malgré les assurances données par les gouvernements successifs, la violence religieuse est en augmentation et les attentats contre des communautés chrétiennes, hindoues et ahmadiya se poursuivent sans répit dans l'indifférence officielle. La discrimination à l'égard des chrétiens sur le lieu de travail est pratique courante, notamment au Pendjab. L'étendue de ce genre de pratique apparaît à travers un incident survenu dans une école ménagère où des enseignants musulmans ont refusé de goûter la nourriture préparée par des élèves chrétiennes. Le code juridique des musulmans l'emporte sur celui des non-musulmans. Selon les tribunaux fédéraux de la Charia, les mariages conclus entre chrétiens sont dissous avec effet immédiat dès lors que l'un des conjoints se convertit à l'islam. Les lois sur le blasphème ne cessent de harceler la minorité religieuse, car elles sont fréquemment utilisées pour s'emparer de terres ou chercher à assouvir une vengeance personnelle. Le gouvernement a souvent négligé d'apporter protection et d'offrir un recours sérieux aux femmes victimes de mauvais traitements à la maison et de violences sexuelles. Les "meurtres d'honneur" se produisent fréquemment, notamment dans la province de Sind. La torture, les décès en détention et les meurtres arbitraires sont quelque chose d'habituel. Malgré les plaintes déposées, le personnel chargé de l'application de la loi ne passe jamais en jugement pour atteinte aux droits de la personne. De ce fait, le climat d'insécurité augmente.
Après le 11 septembre
Les événements du 11 septembre ont eu des conséquences dans le sous-continent comme dans d'autres parties du monde. Mais ces conséquences ont été plus importantes au Pakistan qu'en Inde. Ayant été jusque-là un Etat paria, le Pakistan s'est soudain vu transformé en allié principal de l'Occident dans la guerre menée par les Etats-Unis contre le terrorisme. Le régime militaire du Pakistan, qui avait soutenu sans équivoque les talibans, a fait demi-tour et laissé tomber le groupe des activistes islamistes. Le pays a ouvert ses portes à l'intervention des Etats-Unis dans la région, ignorant les leçons du passé. Le gouvernement, n'étant pas responsable devant le peuple, a fait ce qu'il avait envie de faire. Tandis que le général Musharraf se mettait en quatre pour s'adapter aux préoccupations sécuritaires des Etats Unis, l'Inde a eu la frousse. Pour ne pas être en reste, elle a proposé un soutien total à l'action militaire des Etats-Unis, jusqu'à offrir son propre territoire pour lutter contre le terrorisme. Mais les Etats-Unis ont choisi leur vieil allié, le Pakistan, étant donné sa proximité par rapport à l'Afghanistan. Plantée là, l'Inde, n'avait plus qu'à soigner son ego meurtri.
A mesure que la guerre des Etats-Unis contre le terrorisme prenait de l'ampleur et que les liens entre le Pakistan et les Etats Unis se resserraient, l'Inde continuait de faire valoir ses préoccupations au sujet du terrorisme soutenu par le Pakistan au Cachemire, mais Washington faisait la sourde oreille. Les Etats-Unis n'avaient pas envie d'affronter le Pakistan ni de se détourner de leurs objectifs premiers, la destruction des réseaux talibans et Al-Qaida en Afghanistan. La situation entre l'Inde et le Pakistan s'est détériorée à la suite de l'attentat du 13 décembre contre le Parlement, dont l'Inde rejeta la responsabilité sur les groupes de Djihad parrainés par le Pakistan. N'étant pas parvenue à intéresser les Etats-Unis à ses préoccupations, l'Inde déploya des troupes à la frontière avec le Pakistan, faisant naître ainsi l'éventualité d'une guerre de grande dimension. La situation fut désamorcée, dans une certaine mesure, par la visite dans la région du secrétaire d'Etat des Etats-Unis Colin Powell. Mais les tensions demeurent entre les deux pays. A plusieurs reprises, l'Inde a refusé le dialogue avec le Pakistan tant que ce pays ne mettrait pas fin au terrorisme frontalier des activistes islamistes.
La présence des Etats-Unis dans la région va renforcer les liens avec les militaires pakistanais qui, à leur tour, vont sans doute demander, en compensation, de nouveaux armements. Ce qui va probablement faire encore monter la tension dans la région et conduire à une nouvelle course aux armements. L'affrontement militaire se poursuivra aussi longtemps que le différend sur le Cachemire n'aura pas trouvé de solution. Etant donné le refus, par l'Inde, de la médiation d'un tiers, les deux pays voisins devront revenir à la table des négociations pour ranimer le dialogue bloqué.
Sri Lanka
Les pouvoirs exceptionnels institués en 1983 par le gouvernement ont été accrus par moment au nom de la "sécurité nationale". Cela a permis de couvrir les atteintes aux droits de la personne et les atrocités commises par les forces de sécurité. Les LTTE (Tigres de libération de l’Eelam tamoul), avec leurs attentats-suicides, ont tué et blessé des centaines de personnes, y compris des civils. Il ont traité très brutalement ceux qui s'opposaient à eux. La politique de recrutement forcé des LTTE et l'envoi d'enfants à la guerre dans le nord ont causé beaucoup de souffrances chez les familles tamoules des zones rurales et attiré l'attention des agences de l'ONU et des médias internationaux. Cette guerre continuelle a déplacé des millions de Tamouls et pratiquement ruiné l'économie du pays. Des milliers de Tamouls ont été contraints de chercher refuge et asile à l'étranger ou dans le pays même en tant que réfugiés et déplacés internes. La plupart d'entre eux vivent et survivent dans des conditions déplorables. Jusqu'à tout récemment, le refus du gouvernement de Sri Lanka de permettre aux journalistes indépendants et aux ONG internationales d'accéder à la zone des combats avait placé ce conflit en dehors de l'attention des médias. Les jeunes Tamouls qui vivent à Colombo subissent régulièrement la violence des organismes chargés localement de l'application de la loi. Les exemples de tortures, de détentions arbitraires et de disparitions ne sont pas rares.
Depuis l'aggravation du conflit en 1983, plus de soixante mille personnes ont perdu la vie et le pays se trouve au bord de la débâcle économique et politique. La plupart des gens, de part et d'autre de la ligne de partage ethnique, ont souffert, ce qui a profondément inscrit les blessures de cette guerre et de ces destructions injustifiables dans l'esprit de la population de ce petit Etat insulaire. Depuis près de vingt ans, le gouvernement sri-lankais et les Tigres tamouls sont engagés dans une lutte à la recherche d'une percée décisive sur le plan militaire. Beaucoup de ceux qui ont suivi l'évolution de ce conflit estiment que les hauts et les bas de cette guerre montrent à l'évidence que la victoire militaire décisive pour l'un des deux camps n'est qu'un rêve lointain. Jaya Deva Uyaugoda dépeint ainsi cette situation dans laquelle il n'y a pas de vainqueur: "
La période d'après avril 1995 dans ce conflit a été caractérisée par une escalade incessante de la violence. Non seulement la violence a engendré de la violence, mais elle a également renforcé la croyance, chez l'un comme chez l'autre des adversaires, qu'un résultat décisif obtenu sur le terrain pourrait avoir des effets directs sur le futur règlement politique. C'est pourquoi le maintien d'une parité dans les capacités offensives, le gain de nouveaux territoires ou du terrain perdu et le maximum de pertes en vies humaines et en matériel infligées à l'adversaire sont maintenant les objectifs stratégiques, tant du gouvernement sri- lankais que des LTTE
." Etant donné le durcissement des positions des adversaires et la position ambiguë et intransigeante des principaux partis politiques et du clergé bouddhiste, une solution pacifique au conflit semblait impossible jusqu'à ces temps derniers.
La communauté internationale a eu l'heureuse surprise d'accueillir en février 2002 l'annonce d'un cessez-le-feu permanent entre le gouvernement sri-lankais et les LTTE. On espère que cela va ouvrir la voie à un accord négocié définitif de ce conflit ethnique. C'est grâce aux efforts infatigables des Norvégiens qu'a pu être obtenu cet accord mémorable d'arrêter les combats et de se lancer dans des mesures destinées à créer la confiance. C'est une étape importante sur le chemin de la paix (Annexe C du mémorandum d'entente entre le gouvernement sri-lankais et les LTTE). C'est un pas en avant. Il faut maintenant aborder la partie difficile consistant à résoudre les questions socio-économiques et politiques sous-jacentes. Ainsi que l'a dit le leader des LTTE lors de sa conférence de presse d'avril 2002 (la première depuis plus de dix ans), l'exigence principale de la communauté tamoule est de se voir reconnaître une patrie ainsi que sa nationalité et son droit à l'autodétermination. Pour clarifier sa position sur la question délicate du droit à l'autodétermination, le porte-parole des LTTE s'est donné beaucoup de mal pour expliquer que cela pouvait vouloir dire autonomie et que ce ne serait qu'en dernier ressort que les LTTE opteraient en faveur de la sécession.
Etant donné les contraintes dues à l'état catastrophique de l'économie sri-lankaise, l'atmosphère internationale après le 11 septembre et les pressions que cela a entraînées pour les LTTE, il semble que les circonstances soient mûres pour un règlement pacifique négocié du conflit. Les Eglises et les ONG sont habituées depuis longtemps à collaborer en faveur de la paix et de la réconciliation à Sri-Lanka. Le moment est favorable pour qu'elles lancent un grand programme conjoint en vue de galvaniser les soutiens à l'initiative norvégienne pour la paix.
Bangladesh
Le Bangladesh est la plus jeune nation de cette région. Depuis sa naissance agitée en 1971, le pays est en effervescence ; il a beaucoup souffert entre les mains des gouvernements militaires et de leaders politiques opportunistes et égocentriques déguisés en nationalistes. Actuellement, le Bangladesh est confronté à l'extrémisme islamiste qui a entraîné intolérance et violence. Les attentats dirigés contre les minorités religieuses et contre leurs lieux de culte sont en augmentation. Les gouvernements successifs ont déployé les forces de police, les éléments paramilitaires et l'armée pour bloquer l'agitation des partis politiques d'opposition, et de sérieuses violations des droits de la personne se sont produites à ces occasions: tortures, détentions arbitraires, usage excessif et aveugle de la force contre les manifestations. Les affrontements politiques sont désormais la norme plutôt que l'exception. La culture politique destructrice de ce pays est devenue un obstacle à la formation et au renforcement d'institutions démocratiques. Cette crise politique a débuté avec l'assassinat du cheikh Mujib Ur Rahman, le père de la nation. L'événement a entraîné une lutte politique interne entre les élites, n'ayant rien à voir avec les besoins du peuple, comme par exemple l'élimination de la misère (le Bangladesh a le plus faible revenu par habitant de toute la région), l'amélioration du système éducatif, le progrès économique, etc. Le coup d'Etat qui a abattu Mujib Ur Rahman a créé un vide dans lequel l'armée s'est désagrégée entre groupes pro-islamiques et socialistes, laissant les classes moyennes urbaines et laïcisées dépourvues de chefs et démoralisées. La prise du pouvoir par le général Zia Ur Rehaman, survenue ensuite, a marqué l’émergence des forces pro-socialistes, mais la tendance politique a obligé le régime à s’ouvrir à l'islam, tant en matière de politique intérieure que sur le plan international. En 1978, l'islam a été introduit officiellement dans le préambule de la constitution. Zia Ur Rehaman a également levé l'interdiction frappant les partis islamiques et, pour les apaiser, il a ordonné l'exécution d'officiers sympathisants de gauche. Pendant le temps où il a occupé son poste, de 1976 à 1981 où il fut assassiné à la suite d'un coup d'Etat militaire, Zia Ur Rehaman s’est efforcé de consolider les relations entre l'Etat et la société, en visant à préserver les intérêts des élites regroupées en factions et des partis politiques islamiques. En même temps, il cherchait à faire en sorte que l'armée ne l'exclue pas du pouvoir. Comme Bhutto au Pakistan, il a utilisé divers moyens de satisfaire l'armée afin qu'elle reste dans ses casernes. Parmi ces mesures, il y avait l’octroi aux militaires de privilèges offerts par l’Etat, l'intangibilité du budget de l'armée et les mutations d'officiers dont la loyauté n'était pas garantie, de manière à les empêcher de s'assurer des soutiens régionaux. L'héritage de Zia Ur Rehaman continue de peser sur la politique du Bangladesh. D'une certaine façon, le scénario politique au Pakistan depuis l'exécution de Bhutto par l'armée, et celui du Bangladesh, sont les deux faces d’une même médaille.